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Cette page est un duplicata de l 'article
paru le 8 novembre 2011 sur le site Web de MEDIAPART.. Plusieurs
d'entre nous y sont abonné.. Nous vous conseillons vivement de
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A Gennevilliers, le procès pour
l'exemple d'un marchand de sommeil
C'est un
procès emblématique qui s'est tenu, lundi 7 novembre, au
tribunal de grande instance de Nanterre. Celui du propriétaire
d'un immeuble insalubre, au 5, rue Arsène-Houssaye, à
Gennevilliers (Hauts-de-Seine), dans lequel vivaient, depuis
plusieurs années, une vingtaine de personnes, dont quatre
enfants.
Emblématique à plus d'un titre. D'abord parce que les «marchands
de sommeil», dont on parle pourtant régulièrement dans les
médias, ne sont que très rarement traduits en justice. Ensuite
parce que la mairie de Gennevilliers, qui a fait de la lutte
contre l'habitat indigne l'une de ses priorités, a choisi de se
porter partie civile dans ce dossier, comme l'avait fait la
ville de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) contre un autre
propriétaire «peu scrupuleux», condamné en juin dernier à
quatre ans de prison ferme par le tribunal de Bobigny.
A
Gennevilliers, plusieurs anciens locataires, relogés depuis par
la commune, ont comparu ce lundi en qualité de témoins. Les
détails qu'ils ont livrés sur les conditions dans lesquelles ils
ont vécu durant tant d'années sont accablants pour leur
ex-propriétaire.
Eaux
stagnantes, absence de sanitaires, installations électriques
défaillantes, sols et plafonds menaçants de s'effondrer, pièces
borgnes, prolifération de cafards, de rats et de vermine...
«Ce n'est pas du Zola, ce n'est pas du Dickens, c'est bien le
dossier qui se présente à vous aujourd'hui», a souligné
l'avocat de la mairie, Me Tanguy Salün, qui voit en ce procès
celui «du mal-logement, de la misère et de la honte».
En tout, ce
sont douze «appartements», de 7 à 25m2, qui étaient
loués entre 150€ et 350€ mensuels. Dans le viseur de la mairie
de Gennevilliers depuis 2006, ces logements ont fait l'objet
d'une dizaine d'arrêtés municipaux et préfectoraux en l'espace
de deux ans. Nombre d'injonctions de travaux ont également été
adressées au propriétaire. En vain.
En octobre
2009, un arrêté préfectoral d'insalubrité immédiate, interdisant
à quiconque d'habiter les lieux, est enfin rendu. Dans la
foulée, le parquet de Nanterre décide d'engager des poursuites
sur la base du PV d'infraction dressé par les services d'hygiène
de la ville. Depuis, le bâtiment est muré dans l'attente de sa
démolition.
Un
propriétaire fantôme
Face aux locataires, aux représentants de la mairie et aux
responsables associatifs venus en nombre au TGI de Nanterre, le
banc des accusés semblait bien vide. Le propriétaire, El Mafoud
Driouche, ainsi que l'agence immobilière SBH Agence de l'Église
qui gérait son bien jusqu'en 2008 – et qui a été placée en
liquidation judiciaire au mois de juillet dernier –, «brillaient
par leur absence», selon les propres mots de la procureur. «Dans
ce dossier, tout le monde a choisi d'appliquer la devise:
"Courage, fuyons !"», a-t-elle affirmé.
Poursuivi pour «mise à disposition aux fins d'habitation de
local par nature impropre à cette destination» et «soumission de
plusieurs personnes vulnérables ou dépendantes dont au moins un
mineur à des conditions d'hébergement indignes», M. Driouche
était représenté par son avocat.
Difficile de cerner la personnalité de ce propriétaire aux
allures de fantôme. Né au Maroc, où il se trouve actuellement,
il est retraité d'une activité qui n'a pas été précisée par la
cour. Selon un témoin, il ferait encore quelques affaires de
l'autre côté de la Méditerranée. Pour le reste: un casier
judiciaire vierge ; une fille, présente dans la salle, mais
restée silencieuse ; un fils, entendu par la justice voilà
quelques mois, mais assurant ne plus entretenir de rapports avec
son père depuis trois ans.
Le flou qui entoure l'identité de ce propriétaire est révélateur
du problème plus général que représentent les marchands de
sommeil qui ne sont que trop rarement inquiétés. Afin d'y
remédier, la ville de Gennevilliers a opté pour un moyen
radical: la dénonciation publique. Ainsi n'a-t-elle pas hésité à
installer devant plusieurs logements insalubres des panneaux
portant l'inscription: «Ici, des propriétaires se comportent en
"marchands de sommeil".» Une démarche qui entre dans le cadre
des deux protocoles qu'elle a signés avec l'État en 2003 et 2009
pour éradiquer l'habitat indigne.
«Un combat
national»
La ville de Gennevilliers, qui entend faire de ce procès un
exemple, demande aujourd'hui réparation au titre du préjudice
moral – jugeant son image entachée –, mais aussi du préjudice
matériel qu'elle a subi en mobilisant son temps et ses équipes
pour pallier l'inertie de M. Driouche. Soit 2.000€ et 20.000€ de
dommages et intérêts de demandés.
«Dans le seul
département des Hauts-de-Seine, qui compte 36 communes, 14
villes ne respectent pas la loi SRU (qui
impose 20% de logements sociaux), a expliqué devant le TGI de
Nanterre le maire communiste, Jacques Bourgoin. Ce non-respect
de la loi, cumulé à la crise du logement que traverse notre
pays, favorise la multiplication des marchands de sommeil. C'est
un geste politique fort que nous faisons en nous portant partie
civile. On est dans un combat national et l'enjeu est
d'accélérer les procédures.»
Un combat, semble-t-il, partagé par la procureur qui a tenu à
souligner la vulnérabilité des anciens locataires, «des mineurs,
des personnes âgées, retraitées pour la plupart, disposant de
faibles revenus, et, pour certaines, en situation de
surendettement.» Pour le parquet, le propriétaire, qui venait
régulièrement chercher lui-même ses loyers, ne pouvait ignorer
la situation précaire dans laquelle se trouvaient les occupants
du 5, rue Arsène-Houssaye. Et c'est donc en connaissance des
faits et sur la seule base de la mauvaise foi qu'il a agi.
Demandant dix mois d'emprisonnement avec sursis, assortis de
40.000€ d'amende, la procureur a conclu son réquisitoire par ces
mots: «La décision que vous allez prendre doit signifier à ces
propriétaires voyous qu'on ne tolère pas l'exploitation des gens
vulnérables.»
L'avocat de M. Driouche, Me Stéphane Le Buhan, a plaidé tant
bien que mal en faveur de son client qui n'est pas, selon lui,
un «marchand de sommeil». Modicité des loyers perçus, tentatives
de travaux, méconnaissance de la situation... Chaque argument
avancé par M. Le Buhan faisait sourire le maire et bruisser la
salle d'audience: «Mais quel menteur !», « C'est un scandale !»,
«N'importe quoi...». Le jugement a été mis en délibéré au 12
décembre.