Dans son fief des Hauts-de-Seine, le PC veut rallier les bobos
de gauche
sans désespérer sa classe ouvrière.
Ça
démarre sur une devinette et ça finit avec un tournevis planté
dans le dos. La devinette : parmi les cantons renouvelés cette
année, quel est le plus rouge de France ? En suivant les voix
exprimées lors du premier tour desélections
cantonales de 2004, on s'est retrouvé à écumer le
canton deGennevilliers-Nord.
C'est ici, à sept kilomètres de Neuilly, que « la gauche de la
gauche » a fait ses plus beaux scores, dominés par les 55,81%
recueillis par le candidat communiste, Jacques Bourgoin, qui est
aussi le maire moustachu de la commune. En 2008, son camarade du
canton de Gennevilliers-Sud a fait encore mieux : 58,22%.
Avec Bagneux et Malakoff, Gennevilliers est l'un des trois
derniers bastions rouges desHauts-de-Seine.
A l'instar d'autres communes populaires, elle aurait pu virer
libérale-sécuritaire comme Levallois-Perret, se boboïser comme
Montreuil, flirter avec l'extrême droite comme Hénin-Beaumont…
Mais non. Fidélité auPC.
Tâchons de la disséquer.
« Asile de nourrissons »
Il reste, dans l'esprit des Gennevillois les plus âgés croisés
dans le quartier du Village, quelques souvenirs de l'époque
héroïque, 1934-39, où le premier maire communiste,Jean
Grandel, créa un service social, un « asile de
nourrissons », une soupe populaire, une bibliothèque municipale
et, repaires d'expériences fondatrices, deux colonies de
vacances.
« Subsiste aussi le culte rendu aux onze conseillers municipaux
morts en déportation ou fusillés », assure Henri-Claude Bonnet,
le président de la société d'histoire locale. Tout comme la
mémoire deWaldeck
L'Huillier, le maire-bâtisseur de l'après-guerre, et
celle des luttes pour la « dignité des OS » ou les « salaires
décents » dans lesusines
Chausson.
Les anciens travailleurs à la chaîne qui, à l'heure de la
promenade, longent les palissades qui entourent la friche où
trônait leur usine, rue Henri-Barbusse, restent reconnaissants à
l'équipe municipale de l'époque de s'être mobilisée à leurs
côtés.
Appartenance de classe
Ce sentiment s'est diffusé. Du coup, même si elle est en grande
partie désindustrialisée, comme le dit Michel Breton,
représentant local de LO et retraité de « la Thomson »,
« Gennevilliers reste une ville ouvrière ».
Avec ce je-ne-sais-quoi qui vous renvoie à une certaine
appartenance de classe, à l'impression d'être encore un peu un
« gars des ateliers » même quand on est manœuvre ou employé.
Cela ne crée pas pour autant une adhésion mécanique au PCF. En
témoignent les scores enregistrés à Gennevilliers par les
candidats communistes au premier tour des élections
présidentielles : 23% pourRobert
Hueen
1995, 15% pour le même Hue en 2002, 7% pourMarie-George
Buffeten
2007. Le déclin est certes moins fort qu'ailleurs, mais il est
indéniable.
« Le PC tient la ville par le clientélisme »
« Cet écart de performance entre les scrutins nationaux et
locaux est le signe que les Gennevillois n'ont pas d'intérêt
plus poussé que ça pour la doctrine du Parti communiste »,
considère Isabelle Guichard, conseillère municipale NPA. Pour
elle : « C'est simple, le PC tient la ville par le
clientélisme. »
C'est
une thèse très répandue. Parmi les amis comme les opposants
politiques. Chez les observateurs aussi. Le plus cru est le
sociologue Eric Marlière, Gennevillois d'origine et enseignant à
Lille-III :
« Grâce aux entreprises installées sur son territoire, la
commune est très riche, ce qui lui permet d'entretenir une
clientèle de classe populaire, ethniquement blanche, souvent
marginalisée et alcoolisée, qui serait proche du Front national
si l'on s'occupait moins d'elle. »
C'est vrai, Gennevilliers jouit de ressources considérables :
l'équivalent de 3 049 euros par habitant et par an. Dans les
Hauts-de-Seine, seule Puteaux fait mieux (3 750 euros), grâce à
La Défense. Si la ville est riche, les ménages gennevillois sont
les plus pauvres du département (la moitié d'entre eux ne paye
pas d'impôt sur le revenu). De quoi faire fonctionner
intensément les mécanismes de redistribution.
« Des communistes du CAC 40 »
De fait, la municipalité intervient dans la vie quotidienne de
nombreuses familles :
·
le deuxièmeemployeuraprès
la Snecma (le premier si l'on compte les vacataires) ;
·
parfaite dame patronesse, elle anime aussi le temps libre (4,6
millions d'euros de subventions versées aux 167associationsgennevilloises).
« Forcément, même quand la municipalité leur inspire du dégoût,
les gens ont l'impression qu'ils lui doivent tout », observe
Sébastien Parisot, le directeur du Club du Luth, une association
d'accompagnement des jeunes de cette immense cité. Il ajoute :
« A la mairie, c'est un mélange : il y en a qui donneraient leur
chemise et puis il y a – comment dire ? – des communistes du CAC
40. Pas terribles. Mais les gens ont l'impression qu'avec
d'autres aux commandes, leur vie pourrait être pire encore. »
Le risque d'un « vote beur »
En même temps, les « autres » n'ont jamais redoublé d'efforts
pour conquérir Gennevilliers :
·
« Pour les municipales de 1983 et les cantonales de 1985, leRPRavait
envoyé deux transfuges de l'extrême-droite, Dieudonné Duriez et
Gérard Ecorcheville », raconte Roland Muzeau, l'actuel chef de
file des députés communistes à l'Assemblée.
« Ils ont mené des campagnes très dures, comme celle qu'avait
menée Charles Pasqua à Levallois. Mais depuis, aucun candidat de
droite n'a tenté sur la durée de s'implanter. » ;
·
leFront
national, lui, a eu jusqu'à quatre conseillers
municipaux. Pour le sociologue Olivier Masclet, auteur d'uneenquête
de terrain à Gennevilliers, « c'était un vote de
petits Français qui se sentaient déclassés, captifs de leur cité
transformée en supermarché de la drogue, révulsés par le
comportement d'une partie de la population installée dans leur
quartier. » Depuis, ceux qui en avaient les moyens ont déménagé.
Beaucoup sont devenus abstentionnistes ;
·
il n'y a pas eu non plus de la part duParti
socialistede
tentative organisée de prendre la ville au PC. Comme le dit un
vieux militant socialiste : « L'union de la gauche est en place
ici depuis 1966, et ça marche pas mal, pour une ville qui a dû
gérer la présence de grands bidonvilles et la disparition de
l'industrie. »
Seul le risque d'un « vote beur » a menacé la toute-puissance du
PC. Celui des enfants et petits-enfants des ouvriers que les
patrons d'usines allèrent chercher au Maroc par cars entiers à
partir de l'entre-deux-guerres.
La section communiste de Gennevilliers a réagi en en intégrant
quelques-uns à l'équipe municipale dans les années 90. Mais
beaucoup ont dû se contenter de seconds rôles. « Même s'il y a
eu des avancées réelles pour représenter l'ensemble des
Gennevillois dans la vie municipale, on ne peut pas s'en
satisfaire », admet Roland Muzeau, le député.
« Il nous promet trois belles escalopes… »
Quinze ans plus tard, un risque de cassure avec une partie de la
population semble ressurgir. On ne dit plus « les Beurs », on
dit « les jeunes », mais l'impression d'être laissés pour compte
est la même.
Nasser Lajili, jeune cuisinier et vieux militant associatif, se
présente en son nom, et fait campagne sur ce thème pour les
cantonales. Au pied de la barre Lénine, son discours convainc,
mais les jeunes adultes élevés au Luth ne se déplaceront pas
pour autant dimanche. L'un d'eux dit :
« Il nous promet trois belles escalopes alors que, comme les
autres, il va nous servir deux radis puants. »
Même si le maire s'en désespère, jusqu'ici,l'abstentionest
son allié objectif : les mécontents se taisent, les partisans
votent, les habitants qui n'ont pas la nationalité française
(27% des adultes) sont spectateurs, le PC reste en place.
« Sentiment de trahison des jeunes issus de l'immigration »
Les jeunes du Luth, eux, observent un taux de chômage incapable
de redescendre sous le seuil de 15%, leurs petits frères quitter
l'école sans diplôme (un jeune sur deux se retrouve à 16 ans
sans formation initiale). Ils voient aussi la municipalité
inaugurer des sièges sociaux flambants neufs, réhabiliter
d'anciennes zones industrielles, lancer de nouveaux programmes
immobiliers. Et se sentent délaissés.
Eric Marlière connaît ce « sentiment de trahison des jeunes
issus de l'immigration » :
« La ville change et cela se fait dans leur dos. Tout en
entretenant son électorat traditionnel, le PC local essaye de
faire exister une “petite classe moyenne” – “petite” pour ne pas
être tentée par d'autres options politiques, mais suffisamment
“classe moyenne” pour avoir une meilleure image à l'extérieur. »
Cette quête de respectabilité autant que d'un semblant de mixité
sociale est un tournant historique. « Dans les années 90, on est
passé d'une ville dont la population était et ne pouvait être
que la classe ouvrière à une ville pour tous », dépeint Alain
Bourgarel, père de « la première ZEP de France » et ancien
conseiller municipal PS.
Après des années d'âpres débats internes, le PC local a décidé
que les nouveaux programmes d'habitat se partageraient à parts
égales entre logements sociaux et accession à la propriété. Ce
« 50-50 » est devenu une vache sacrée.
Des vélos, signes de « révolution »
« C'est aujourd'hui qu'on commence à ressentir les effets de
cette politique », assure l'élu socialiste Jean-François Burgos.
« Le collège Edouard Vaillant ne sera bientôt plus classé en
ZEP. » Alain Bourgarel regarde le monde changer derrière ses
fenêtres :
« Il y a encore vingt ans, l'école maternelle des Grésillons
était l'une des plus défavorisées du
département. L'autre jour, j'ai vu qu'une des revendications des
parents d'élèves était un endroit où attacher leurs vélos quand
ils déposent les enfants. Des vélos ! Si ce n'est pas le signe
d'une lente révolution ! »
Pas sûr que ces nouveaux Gennevillois soient tous de fervents
communistes. Mais, à force de se dépouiller de ses dogmes
historiques, la mairie l'est-elle encore ? Jacques Bourgoin
assure que si :
« On aurait pu devenir comme Levallois. Depuis que les boucles
de la Seine sont désenclavées par les transports en commun (RER,
métro, bientôt le tramway, et le futur métro Grand Paris), on
devient un site très intéressant pour les promoteurs…
Heureusement, on a de l'argent. Quand Renault a vendu les
anciennes usines Chausson, nous avons eu la possibilité de
préempter le terrain. Nous restons maîtres de notre propre
destin. »
Bagarres
entre bandes
Mais jusqu'à quand ? Avec le remplacement de la taxe
professionnelle par la « contribution économique territoriale »,
les ressources de la commune vont baisser. Et puis, comme la loi
l'y oblige, Gennevilliers s'est engagée dans la constitution
d'une intercommunalité avec quelques-unes de ses voisines. Pour
le socialiste Jean-François Burgos :
« La perception du territoire et de la décision politique vont
forcément changer. »
Ce sera sans doute fait d'ici deux ans. Une éternité. Tellement
loin de la stupeur dont s'est emparée la ville. Car unadolescent
de 15 ans est mortle
week-end dernier, poignardé au cours d'une bagarre entre une
bande de Gennevilliers et une autre d'Asnières. Depuis, deux
autres jeunes gens ont été blessés. Dont un d'un coup de
tournevis dans le bas du dos.
Photos : Jacques Bourgoin, maire de Gennevilliers, le 14 mars
2011, lors de la marche en hommage au jeune Samy, décédé la
veille ; la mairie de Genneviliers ; près de la mairie, une
affiche pour la candidature de J. Bourgoin (maire de
Gennevilliers) aux cantonales ; la cité du Luth, à
Gennevilliers ; Alain Bourgarel, père de la première ZEP, chez
lui en mars 2011 ; à Gennevilliers le 14 mars 2011, lors de la
marche en hommage au jeune Samy (Audrey Cerdan/Rue89).